← Retour à l'accueil Une image, une histoire
N° 01

Une arme dérisoire

Introduction — pourquoi je fais ce métier
Avant les histoires

Faire des images, les diffuser, ne jamais cesser d'y réfléchir. J'ai fait ça toute ma vie.

Autoportrait de Théo, appuyé contre un mur, sacoche en bandoulière
AutoportraitN° 01

Depuis l'âge de 24 ans, quand j'ai découvert Sarajevo sous les bombes, je n'ai cessé de vouloir montrer, dénoncer, témoigner — avec pour seule arme un appareil photo.

Une arme dérisoire, la plupart du temps. Inutile, parfois. Redoutable, exceptionnellement.

Ce sont ces rares fois où une image a fait réagir, poussé des gens à s'engager ou à agir, qui me persuadent, intimement, que ce métier est le plus beau du monde.

Au fil de ces pages, je vous raconte les petites et les grandes histoires qui se cachent derrière mes images.

Théo
N° 02

“Doctor” Théo

Cachemire pakistanais — zone militaire, ligne de front
L'histoire derrière l'image

Dans cette zone militaire du Cachemire pakistanais, les journalistes sont interdits. Alors, aux yeux du régiment qui m'escorte, je ne suis pas photographe — je suis « docteur Théo ».

Convoi militaire montant vers la ligne de front au Cachemire pakistanais
Cachemire pakistanaisN° 02

Ce jour-là, je monte vers la ligne de front avec un régiment d'artilleurs pakistanais. Officiellement, je suis un médecin français venu constater les besoins de la population et proposer mon aide. Mon appareil et mes quelques optiques ne sont là, pour les militaires qui m'entourent, que pour satisfaire une passion affichée pour la photographie — rien de plus.

Cette image, je la prends depuis l'intérieur du véhicule, entre les silhouettes des soldats et de leurs armes. Au loin, des femmes traversent leur village, habillées de couleurs chamarrées. C'est cette tension — entre le masculin sombre, pesant et le féminin fragile mais coloré — qui, je trouve, donne tout son sens à cette image.

Théo — Cachemire pakistanais
N° 03

Vu du ciel

Californie — largage du Martin Mars
L'histoire derrière l'image

Cette vue plongeante sur un largage, je la cherchais depuis le tout début des opérations contre ce méga-feu.

Le Martin Mars larguant 27 tonnes d'eau sur un incendie en Californie, vu depuis un avion accompagnateur
Californie, méga-feuN° 03

Pour l'obtenir, je monte à bord d'un petit Cessna monomoteur qui guide le Philippine Mars dans sa manœuvre : 27 tonnes d'eau lâchées d'un coup sur la forêt en flammes. Le bombardier d'eau est un colosse ; mon Cessna, lui, n'est qu'une feuille d'arbre dans un ouragan de chaleur.

Trois heures durant, l'avion encaisse les courants ascendants soulevés par la chaleur de l'incendie — de vraies montagnes russes. Ma résistance digestive, elle, n'a pas tenu jusqu'au bout.

Théo — Californie
N° 04

Chuck Norris, 15 ans

Nord du Libéria — campement du LURD
L'histoire derrière l'image

Le lendemain matin, ils partiront à l'assaut de Monrovia. Ce soir-là, dans la forêt équatoriale, ils posent pour moi avec une fierté intacte.

Jeunes combattants du LURD dans la forêt équatoriale au nord du Libéria, la veille de l'assaut sur Monrovia
Libéria, nord du paysN° 04

Des combattants du LURD ont monté leur campement au nord du Libéria. Ce sont de très jeunes garçons, nourris à l'imagerie des films de guerre américains : bandana noué, lunettes de soleil, gestuelle empruntée à Stallone, Schwarzenegger ou Chuck Norris. L'un d'eux, quinze ans, s'était même choisi ce dernier comme sobriquet. La guerre, pour eux, se rejoue aussi comme une fiction qu'ils auraient vue cent fois.

C'est cette collision qui reste, des années après : l'arme est réelle, l'assaut du lendemain le sera aussi, mais la posture, elle, vient tout droit d'un écran de cinéma.

Théo — Libéria
N° 05

Le temps qu'il lui restait

Bagdad, Irak — 2003
L'histoire derrière l'image

Un Garde républicain essaie de me vendre sa montre. Sur le cadran, le visage de Saddam Hussein sourit encore — comme si de rien n'était.

Montre à l'effigie de Saddam Hussein tenue par un Garde républicain irakien, Bagdad 2003
Bagdad, 2003N° 05

Nous sommes à Bagdad en 2003. Les frappes américaines pleuvent sur la ville, et le régime vacille. Dans la rue, ce garde sent, lui aussi, que le pouvoir est en train de lui échapper. Alors il me tend sa montre à l'effigie du raïs, en quête d'un dernier acheteur avant que l'objet ne devienne, comme le régime, un vestige.

Je n'ai pas acheté la montre ce jour-là. Je le regrette encore : c'était un petit morceau d'histoire, tenu à bout de bras dans des rues qui allait bientôt basculer dans le chaos.

Théo — Bagdad
N° 06

De l'autre côté du portail

Gaza — camp de réfugiés de Khan Younis, 1999
L'histoire derrière l'image

De ce côté du portail, une cour d'école, des rires, des enfants qui jouent. De l'autre côté, il y a lui — et le chaos.

Enfant regardant à travers un portail métallique une cour d'école de l'UNRWA, camp de Khan Younis, Gaza
Gaza, Khan Younis — 1999N° 06

C'est l'une de mes toutes premières images de reporter. Je travaille alors avec une école de l'UNRWA, dans le camp de réfugiés de Khan Younis, à Gaza — cette agence de l'ONU qui scolarise les enfants réfugiés palestiniens. Dans la cour, réservée aux classes primaires, les enfants rient et jouent, insouciants — un bruit qui ne franchit pas vraiment le portail.

Puis je remarque cet enfant. Il n'est pas dans la cour avec les autres : il est sans doute déjà trop grand pour cette école. Son quotidien à lui tient probablement dans de petits boulots, pour survivre dans les rues du camp. Mais son regard, collé contre l'ouverture d'un portail de métal rongé par la rouille, les doigts agrippés au bord découpé, dit autre chose — il rêve d'être de l'autre côté, avec les plus jeunes, à jouer plutôt qu'à survivre.

Cette image m'a appris, dès mes débuts, ce que le photojournalisme pouvait dire sans un mot : parfois, une frontière tient tout entière dans un simple carré de tôle découpée.

Théo — Gaza
N° 07

Le blues des super-héros

Ruffec, Charente — soir de Noël 2005
L'histoire derrière l'image

Le sapin clignote encore quand l'alarme retentit une seconde fois — l'infirmière n'a même pas eu le temps de recharger son sac.

Infirmière du SMUR de Ruffec se cachant le visage un soir de Noël, entre sapin décoré et matériel médical
Ruffec, Charente — Noël 2005N° 07

Un soir de Noël 2005, je termine mon livre sur la vie des urgentistes de France — deux ans à trimballer mon Leica dans les SAMU et les SMUR d'une vingtaine de régions. Ce soir-là, l'équipe du SMUR de Ruffec, en Charente, vient tout juste de rentrer d'une intervention pour suspicion d'AVC.

L'alarme sonne de nouveau. Pas le temps de souffler, pas même celui de refaire le sac. Cette nuit-là, une fraction de seconde, pour cette infirmière, tout menace de basculer...

Puis elle se ressaisit, et repart au combat. Pour moi, ce sont eux les vrais super-héros.

Théo — Ruffec
N° 08

Lui est rentré chez Magnum

Gaza, sud de la bande — 2001
L'histoire derrière l'image

Il entrera un jour chez Magnum. Moi, jamais. Mais ce jour-là, dans un nuage de gaz lacrymogène, on ne le savait pas encore.

Théo marchant dans les décombres du sud de la bande de Gaza, 2001
Gaza, sud de la bande — 2001N° 08

Nous sommes en 2001, dans le sud de la bande de Gaza. Je fais la connaissance de ce jeune photographe canadien au détour d'une ruelle, en pleine charge de gaz lacrymogène. Nous partageons, quelques jours durant, le quotidien tragique de ce camp.

Son reportage sera publié dans le monde entier et récompensé par de nombreux prix. Il finira par rejoindre l'agence Magnum — la consécration. Deux ans plus tard, Chris Anderson acceptera d'être l'invité d'honneur du festival de photoreportage que j'ai fondé dans mon minuscule village charentais de Barro.

Nos trajectoires se sont recroisées, parfois. Mais je ne suis jamais entré chez Magnum. Chris est un photographe d'un talent immense, doublé d'une grande humilité — une sacrée rencontre.

Théo — Gaza
N° 09

La leçon du balcon

Gaza — 1998
L'histoire derrière l'image

Furieux, je me retourne vers lui, incrédule. Une seconde plus tard, je comprends qu'il vient de me sauver la vie.

Vue plongeante sur un cortège funéraire dans les rues de Gaza, 1998, drapeaux du Fatah et de factions palestiniennes
Gaza — 1998N° 09

C'est mon premier voyage à Gaza. Nous sommes en 1998. Je ne comprends pas grand-chose au chaos qui m'entoure, mais je veux faire partie de cette histoire. J'apprends qu'une cérémonie funéraire doit se dérouler dans un quartier de la ville — celle d'un membre du Fatah, tombé sous les balles de l'armée israélienne.

Je parviens à me faire accepter par la famille du défunt, et je me positionne au balcon du premier étage pour saisir la sortie de la procession. À mes côtés, un photographe italien de l'agence AP. Je suis prêt, penché au-dessus de la rambarde, quand soudain il me tire violemment vers l'arrière.

Je me retourne, furieux : c'est donc ça, le métier de photographe — empêcher l'autre de faire une bonne image ? Mais je comprends vite mon erreur. À peine le cortège dehors, des combattants tirent frénétiquement en l'air pour accompagner leur camarade tombé. Une balle de kalachnikov aurait pu m'atteindre en plein, penché au-dessus du corps et de son escorte.

Une leçon que je n'ai jamais oubliée.

Théo — Gaza
N° 10

Mortel papillon

Afghanistan — zone tribale, près de Kandahar
L'histoire derrière l'image

Il a cru ramasser un jouet abandonné dans la montagne. C'était une mine.

Jeune garçon afghan blessé par une mine antipersonnel, allongé sur un lit d'hôpital, bras bandé
Zone tribale, près de KandaharN° 10

Dans la zone tribale d'Afghanistan, près de Kandahar, les montagnes restent infestées de mines antipersonnel datant de la guerre contre l'URSS. Ce jeune garçon, originaire d'un petit village pachtoune, a manipulé un objet qu'il prenait pour un jouet — en réalité une mine dite « papillon ».

Ces mines en plastique vert, larguées par avion, restent aujourd'hui encore un danger majeur pour les populations isolées des montagnes et des campagnes afghanes. L'explosion lui a causé de nombreuses blessures, notamment des éclats au visage et dans les yeux. Les mines continuent de faire des victimes bien après la fin des conflits : le dernier rapport de l'Observatoire des mines dénombre 6 279 victimes, tuées ou blessées, pour la seule année 2024.

Les médecins me confieront plus tard qu'il ne recouvrerait jamais la vue.

Théo — Afghanistan
N° 11

Si loin, si proche !

Mansle, Charente — résidence “Va Savoir !”, 2024-2025
L'histoire derrière l'image

Vous parcourez la planète, traversez les océans, découvrez des peuples différents. Et soudain, le sujet du reportage se trouve à quelques kilomètres de chez vous.

Affiche Va Savoir !, résidence photographique de Théo au collège Alfred Renoleau de Mansle, élèves posant dans la cour
Mansle, Charente — 2024-2025N° 11

Ce métier réserve parfois d'étranges surprises. Pendant une année, j'ai partagé le quotidien des élèves, des professeurs et de toute la communauté éducative du collège Alfred Renolleau de Mansle, en Charente — à quinze kilomètres de chez moi.

J'y ai mis autant de plaisir et appliqué la même rigueur que sur n'importe quel autre reportage, à l'autre bout du monde. Gaza, l'Irak, le Libéria, Mansle : on l'oublie parfois, tant les réalités vécues diffèrent, mais tout ces endroits se trouvent sur la même planète.

Théo — Mansle
N° 12

Un moment de grâce

Jardins d'un château — tournage de « Thelma, Louise et Chantal »
L'histoire derrière l'image

Elle attend, seule, emmitouflée dans une couverture, dans un coin des jardins du château. Personne ne la regarde. C'est là que je veux la photographier.

Jane Birkin emmitouflée dans une couverture, seule dans les jardins d'un château de nuit, pendant le tournage d'un film
Sur un tournageN° 12

Un moment de grâce, par une nuit froide. Jane Birkin tourne alors dans le film « Thelma, Louise et Chantal », et je la retrouve à l'écart, en attente entre deux prises. La lumière, sa posture, le décor du château derrière elle — tout me pousse à faire cette image, sans la déranger dans sa concentration.

J'ai eu la chance d'être photographe de plateau pour le cinéma à de nombreuses reprises. Mais ce que je préfère, ce sont ces instants off, ces petits moments dérobés que le spectateur ne verra jamais.

On ne se refait pas : le reporter cherche toujours un peu de vérité, même au cœur de la fiction.

Théo
N° 13

Ça y est, je suis enfin un artiste !

Charente — résidence Schneider Electric, 2017
L'histoire derrière l'image

Pour la première fois, on ne voulait pas le regard du reporter, mais celui, plus libre, d'un artiste.

Composition photographique superposant plusieurs vues d'une unité de production Schneider Electric, silhouette floutée d'un technicien en blouse blanche
Schneider Electric, Charente — 2017N° 13

En 2017, je suis sélectionné pour une résidence de trois mois au sein d'une unité de production de Schneider Electric, en Charente. Ma mission : montrer le travail, les compétences, et valoriser le savoir-faire du personnel de cette industrie de pointe.

Pour la première fois de ma carrière, je m'autorise à modifier, superposer, recomposer mes images à ma guise, pour créer un rendu qui n'appartient qu'à cette résidence. Un espace de liberté, mais toujours au service d'une histoire et d'expériences humaines.

Ce fut un moment à part.

Théo

Planche contact

Cliquez sur une image pour aller directement à son histoire